france_diplomatie.jpegEn s’intéressant à la question des otages français, nous avons  découvert une situation compliquée avec des réseaux de négociation en concurrence. Au risque de compliquer grandement la libération des Français. Au début le négociateur était un français, que nous appellerons « le directeur », c’est un des dirigeants d’Air France. Depuis les années 80, il connaît tous les arcanes de l’Afrique, surtout celle de l’Ouest, c’est un homme discret, au carnet d’adresses bien rempli. Dès la prise d’otages, grâce à ses amis touareg maliens, le directeur « sait tout ».. A l’époque, il était un proche de Thomas Sankara, le jeune leader tiers-mondiste qui transforma la Haute-Volta en Burkina Faso, le « Pays des hommes intègres ». Au ­Comité catholique contre la faim, dans la compagnie aérienne Point Afrique ou auprès d’Edgard Pisani, conseiller de Mitterrand, il a connu de nombreux Africains qui aujourd’hui occupent des postes clés et l’informe. Brusquement, un autre négociateur entre en jeux et ce avec de gros moyens et surtout avec la bénédiction de Paris. C’est ce qui a fait retirer le premier de l’affaire pourtant presque fini et demandans moins de rançon. Le second, nous l’appellerons « l’ingénieur ».

Jean-Marc Gadoulet, l’officier de la DGSE reconvertit officiellement en ingénieur.

Fin 2010, « le Directeur » est bizarrement interrogé à Paris à propos de paquets de drogue découverts dans un avion en provenance de Bamako. Un interrogatoire qui semble organisé pour l’impressionner. A Bamako, le véritable pedigree de « l’ingénieur » est rapidement connu. En octobre, « La lettre du continent », un bulletin très bien informé sur les réseaux africains, mentionnera l’existence de « l’ingénieur » sous le titre : « Les discrets émissaires auprès d’Aqmi. » Grâce à une société locale, « l’ingénieur » protège les chantiers de travaux publics de Satom, une filiale du groupe Vinci. Ancien élève de l’école d’officiers de Coëtquidan, il a servi la DGSE. Il aurait été envoyé en mission pendant la rébellion karen, en Birmanie, puis au Kosovo. Colonel presque sous l’uniforme de l’armée tchadienne, il fait preuve de conseiller plus que tactique à N’Djamena quand Deby est encerclé en 2008. Il est officiellement chargé de l’encadrement des hommes de la sécurité présidentielle. En fait, il est le vrai Chef d’Etat Major du président Idriss Déby, avec qui il noue des liens d’amitiés et de confiance. Début février 2008, l’officier français est aux côtés du président tchadien dans sa défense de la capitale tchadienne et la chasse aux opposants.

A l’Elysée, Nicolas Sarkozy se marie avec Carla Bruni, mais il suit la situation heure par heure. Il aurait même pris le temps de lui parler au téléphone alors qu’il est dans la nasse avec d’autres militaires du 1er RPima. Son nom est cité par les organisations des droits de l’homme et la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale française sur la disparition de l’illustre chef de file de l’opposition tchadienne, le Professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh. Il ­apparaît encore en mars 2010 dans des rapports d’audition de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Depuis, il a, du moins officiellement, quitté la DGSE. L’officier s’est ­reconverti dans le privé. On le voit en Côte d’Ivoire et en ­République centrafricaine auprès du dictateur et sous-fifre de Deby le Président Bozizé, mais surtout au Sahel, sa terre de prédilection.

Le montant de la rançon pour trois otages dépasse largement ce qui avait été prévu

C’est lui qui aurait proposé aux autorités françaises un plan d’action pour libérer les otages. La proposition, en tout cas, semble avoir été acceptée. Est-ce que Paris, après avoir mené deux opérations commandos contre Al-Qaïda au Mali, ne veut pas apparaître dans une négociation de remise de rançon réglée par deux grands groupes industriels français ? Ou bien s’est-on souvenu en haut lieu du courage de l’officier à N’Djamena ? Fort d’un soutien plus ou moins avéré, « l’ingénieur » arbore désormais plusieurs casquettes. Au Niger, il offre à Areva, avec plusieurs associés, de sécuriser grâce à des supplétifs touareg le site d’Imouraren, la future plus grande mine d’uranium d’Afrique… déjà gardée par l’armée nigérienne et une société française.

D’un autre côté, il poursuit ses négociations au Mali, sous l’œil très attentif d’« ATT ».

En janvier dernier, le président malien apprend que les sommes proposées à l’Aqmi sont cinq fois plus élevées que celles qu’il a autorisées. Pire : il ­découvre que son directeur des services de renseignement, Mamy Coulibaly, est partie prenante. Convoqué, celui-ci confirme à son président que le montant de la rançon dépasse pour trois otages largement ce qui avait été prévu pour quatre. L’émissaire d’Air France et les Maliens doutent que tout cet ­argent soit arrivé jusqu’au fin fond du désert. Une partie est larguée par avion, le reste, acheminé par voie terrestre. Les deux otages africains et Mme Larribe sont libérés le 24 février. Peu après, des médiateurs maliens annoncent que l’Aqmi ­demande 90 millions d’euros pour libérer les quatre derniers otages. Une somme extravagante ! Personne ne peut affirmer ce qui reviendra réellement aux preneurs d’otages.

Pour le ­directeur d’Air France, les ennuis continuent. Il vit sous protection après s’être aperçu qu’il était suivi et photographié dans tous ses déplacements. Au cours de l’été, il porte plainte contre X au tribunal de Bobigny. Juste avant, il a raconté son histoire à son interlocuteur habituel, un diplomate à la cellule Afrique de la présidence de la République. Suite à cet entretien, il est appelé par un général de la DGSE au siège du boulevard Mortier. « Comment se fait-il que vous n’ayez jamais pris contact avec nous ? » lui demande l’officier. « Comment se fait-il que vous ne soyez pas au courant de ce qu’il m’arrive ? » rétorque le civil. Dans la conversation, il comprend qu’on le soupçonne de mettre des bâtons dans les roues à « l’ingénieur » dans le but d’obtenir une part de la rançon ! Afin d’apaiser le différend, l’officier organise un déjeuner dans un restaurant de la place de la République. L’ambiance est glaciale. « Est-ce vrai que vous êtes prêt à attenter à la sécurité de ce monsieur ? » demande le général. « Si c’était le cas, il ne serait pas là pour en parler », répond sèchement « l’ingénieur ».

Le sort des otages risque d’être lié à la situation au ­Sahel, qui ne fait que se compliquer depuis la chute de ­Kadhafi

L’officier donne l’impression d’être impuissant devant des protagonistes qui, ­visiblement, bénéficient d’appuis importants. « Je connais Abou Zeid. On se comprend parce qu’on parle le même langage. Aussi Air France et Areva ont intérêt à travailler avec moi », lâche « l’ingénieur » avant de partir. Comme rien ne bouge au tribunal de Bobigny, le directeur se constitue partie civile en septembre. Depuis, ses ennuis ont recommencé, sans qu’il sache s’ils sont fortuits ou délibérés. Le 3 octobre, vers 21 heures, un véhicule le percute de plein fouet alors qu’il ­rentre de Roissy au volant de sa Nissan. Le conducteur est un Guinéen qui parle à peine français, sa compagne, une auxiliaire de police qui l’assiste opportunément pour le constat. Quelques jours plus tard un incendie ravage sa maison de ­campagne dans le Sud-Ouest. Puis c’est le bouchon de la ­vidange du liquide de refroidissement de sa vieille voiture qui, dévissé, entraîne l’arrêt du moteur.

Depuis quatorze mois, des familles espèrent la libération des otages. Mais leur sort risque d’être lié à la situation au ­Sahel, qui ne fait que se compliquer depuis la chute de ­Kadhafi. L’Aqmi n’est pas seule à avoir récupéré des armes. Des milliers de combattants touareg sont rentrés de Libye ­suréquipés. A tel point que l’armée malienne renforce ses garnisons au Sahara par crainte d’une nouvelle rébellion. Ainsi, pour Niamey, la priorité n’est plus seulement l’Aqmi. Le Niger et le Burkina espèrent entamer des négociations avec les groupes islamistes. Le 29 juillet dernier, un haut responsable touareg d’Areva est envoyé en mission par le nouveau gouvernement nigérien chez l’émir Belmokhtar, responsable du rapt, en janvier dernier, de deux jeunes Français à ­Niamey, tués au cours d’une opération française.

Après avoir effectué trois voyages dans l’Adrar des Iforas pour rencontrer les groupes de l’Aqmi qui détiennent les otages, l’émissaire touareg se rend, cette fois, à 70 kilomètres de Tombouctou, où il a trouvé l’émir assis tranquillement au pied d’un arbre, entouré d’une vingtaine de combattants. Quand l’émissaire annonce que « le Niger et le Burkina Faso souhaiteraient que l’Aqmi n’utilise plus leurs ­territoires pour commettre des enlèvements d’Occidentaux », Belmokhtar répond que la discussion est possible. Une fois les trois autres chefs de l’Aqmi informés, il proposera une date pour rencontrer une délégation d’officiels. Mais où le propos de l’émir devient plus délicat, c’est quand il informe l’émissaire nigérien « des démarches effectuées par un Français [il cite le nom de “l’ingénieur”] qui est dans le circuit des négociations pour la libération des otages ». L’émissaire note : « Ce Français a créé une société de sécurité au Mali, il propose aux gens d’Aqmi de travailler avec lui ! Il propose aussi d’être leur intermédiaire pour leur trouver de l’argent… »

 

Abdoulaye Salah

Ndjamena

Tag(s) : #POLITIQUE TCHAD

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