Ma première nuit à la prison était très courte. A l’aube, le gardien vient me réveiller pour la prière de l’aube. Après la prière, je n’avais plus de sommeil car plusieurs idées me traversèrent l’esprit. Je suis soulagé de n’avoir pas été liquidé par les services secrets soudanais. C’est déjà ça que d’avoir la vie sauve jusqu’à maintenant. En général, quand leur intention était de vous liquider, Ils le font immédiatement sans laisser trop de traces et surtout en impliquant très peu de gens pour avoir le moins possible de témoins. Je pensais alors de manière très intense sur le sort qu’ils allaient me réserver : m’extrader au Tchad et me livrer au criminel Deby qui me liquidera immédiatement, m’expulser du Soudan ou enfin me garder longuement en détention à Kober.

Vers 9 heures du matin, le petit déjeuner arriva. Il était constitué de 5 pains, du sucre, d’une sauce aux arachides et du thé. Trop copieux me suis-je laissé dire pour une prison, en pensant surtout aux combattants de la rébellion faits prisonniers et que Deby a laissé mourir de faim dans la prison de Korotoro. Je me suis rendu compte plus tard que n’étant pas briffé par les geôliers, je n’avais pas compris que les 5 pains constituaient une ration pour toute la journée. On me fait sortir toutes les heures de prière pour faire mes ablutions. Kober est un sinistre lieu de détention mais où apparemment on y respecte scrupuleusement les heures des 5 prières de la journée. A l’heure du déjeuner, on me servit juste une sauce et c’est comme ça que j’ai compris que les 5 pains servis le matin étaient la ration de toute la journée. Le menu du diner était du riz cuit au lait. En voyant les repas servis à mon voisin, j’ai compris qu’ils sont similaires pour tous les prisonniers. En dehors des sorties pour les ablutions, je suis séquestré seul dans la cellule à trois fenêtres dont deux sont condamnées et la troisième ouverte ou fermée selon l’humeur du gardien. On m’empêchait strictement de voir mon voisin et lui non plus n’a pas le droit de me voir. Donc je ne savais pas qui était le locataire de la cellule voisine. Mon séjour dans cette première cellule a duré 4 jours. Au dernier jour, un gardien m’ordonna de prendre mes effets et de le suivre. Je m’exécutai sans broncher. Il me conduisit dans une autre pièce située en face de la cuisine. Le chef des gardiens m’attendait à l’intérieur. Il me donna des instructions assez étranges, il me dit : «je t’ai trouvé un compagnon puisque tu t’ennuyais mais attention, ici il est interdit de parler politique et d’écrire sur les murs» et il quitta la pièce en refermant la porte derrière lui.

Dans la pièce, il y avait un vieux mini matelas et un drap crasseux qui m’étaient destinés tandis qu’à l’autre coin de la pièce, se trouvait un autre couchage bien fait. Il était constitué d’un très bon matelas, d’une couverture en laine, de deux draps propres, d’un coussin moelleux et d’un tapis de prière de haute gamme. Le maître des lieux était absent, probablement en train de subir un interrogatoire ou une enquête. Après une heure de temps environ, la porte s’ouvrit et on y fit entrer un monsieur élégamment habillé qui a tout l’air sauf celui d’un prisonnier. Le gardien referma la porte et le monsieur tout souriant s’approcha de moi et me serra la main. Il me salua comme si on se connaissait depuis des années. Et tout de go, il me bombarda de questions qui sortent de sa bouche comme des rafales. Il m’a demandé mon nom, ma nationalité, mon ethnie, le motif de mon incarcération, etc. J’ai répondu à toutes ces questions sans hésiter. A mon tour, je lui reposai les mêmes questions. Il me dit qu’il s’appelle MOHANED (sabre en langue arabe), il est incarcéré en prison depuis 42 jours à cause de l’attentat israélien qui avait couté la vie à un chef du Hamas Palestinien. Il me dit aussi qu’il n’y était pour rien mais seulement son ami se trouvait au mauvais moment au mauvais endroit sans rien savoir de ce qui allait arriver.

Mohaned fait partie de la bourgeoisie Dongola du Nord Soudan et il se sent aujourd’hui lésé par le pouvoir Djaali et Chaigui à la tête du Soudan depuis 22 ans. Il serait victime d’abus de pouvoir d’un officier proche du régime. Sa réputation d’homme d’affaire serait atteinte car personne ne voudra plus composer avec un homme qui a connu la prison. Mon nouveau codétenu semble aussi mettre sa mésaventure sur le compte de son destin et que ceci est un enseignement que Dieu a voulu lui donner suite au train de vie qu’il menait. En effet, Mohaned vivait dans le luxe et ne dormait que dans des hôtels 5 étoiles pendant ses séjours à l’étranger. Son enfant est inscrit dans une école britannique à Khartoum où il paye 8000 livres soudanais par an (soit 2 millions des F CFA). Aujourd’hui il se retrouve séquestré dans une cellule de 12 mètres carrés où il ne voit jamais le soleil et où il faut avoir une autorisation pour aller aux toilettes, se laver ou faire la lessive. Mon compagnon se targue d’avoir récité sept fois les 114 Sourates du Saint Coran pendant son séjour dans cette cellule. Ce qu’il n’a jamais pu réaliser pendant les 38 années de sa vie.

Mohaned m’informa que tous les grands politiciens qui ont été embastillés par le régime ont tous été incarcéré dans cette prison de Kober et personne n’a pu bénéficier de circonstances atténuantes. La preuve est que Le Docteur Hassan Al Tourabi était ici il y a un mois dans le compartiment voisin. On pouvait le voir à travers un trou de la fenêtre quand on le sortait pour les toilettes. Le trou est aujourd’hui bouché avec du mortier par nos geôliers.

Le Samedi 28 mai 2011, une semaine après mon enlèvement par les sbires des services secrets soudanais, un gardien vint chercher Mohaned aux environs de 16 heures. Ce dernier revint après une demi-heure environ tout souriant. Il me dit que c’est fini le calvaire. Il est libre ! Aussitôt il se met à arranger ses effets et on vient le chercher. J’étais content que mon compagnon ait recouvert sa liberté mais en même temps je me souciais de ma solitude. Et puis soudain, une idée étrange me traversa l’esprit : et si Mohaned était tout simplement un agent des services secrets soudanais, placé là pour m’extirper des informations ! Dans tous les cas, j’ai hérité du couchage de Mohaned. Il m’a laissé aussi un mini Djallabia et surtout beaucoup des fruits (Dattes, Pommes et Orange) que sa femme lui a amenés car il avait droit à la visite, ce qui était un grand privilège dans cette prison, un autre élément de soupçon sur la véritable identité de mon codétenu !

J’étais resté incarcéré dans cette cellule pendant 20 jours, pratiquement en quarantaine. Pendant ces jours, j’ai appris à connaitre d’autres formes de tortures de type morales. Elles sont mille fois beaucoup plus nuisibles psychologiquement et insidieuses moralement que les tortures physiques : c’était la torture par l’isolement, par l’insolence des gardiens, par l’absence du soleil et de l’air naturel. J’avais un Coran et un Hadiths auxquels je consacrais, par la lecture, l’essentiel de mon temps. Mais il m’arrivait souvent des moments où je ne pouvais lire un mot. J’étais psychologiquement saturé, moralement abattu. Mes yeux ne voulaient voir aucune écriture, mes neurones n’enregistraient aucune information. J’étais profondément déprimé, rien dans mon envers carcéral, certes très limité, ne m’intéressait. Tuer le temps, résister à l’isolement sont devenus pour moi des concepts très flous. Dans ma cellule, il est formellement interdit d’avoir un quelconque document, journal, ou tout autre manuscrit. Même le papier vierge y est interdit, combien de fois des accessoires, comme la montre et le stylo. Pour casser la monotonie, parfois je passais mon temps à lire les écritures griffonnées sur les murs par deux anciens prisonniers. Un certain Mahdjoub Izzal Arab du JEM du Darfour a écrit partout son nom et celui du JEM. Un certain AmDjad Halluda, un Jordanien, a griffonné du tout et du rien sur ces murs de lamentation. Une de ses phrases a beaucoup attiré mon attention et m’a permis de surmonter, quelque peu, ma dépression. En effet, il a écrit : «AL SABOUR MOUFTAH AL FRADJ = La patience est la clé de la délivrance».

Il m’était formellement interdit de causer avec les gardiens. Les seuls échanges étaient des phrases sténographiques délivrés à l’impératif : «Prenez votre repas, sortez pour les toilettes, donnez les casseroles». Dans la tristement célèbre prison de Kober, il y a une personne chargée spécialement des doléances. Elle vient tous les deux jours les enregistrer pour certainement les jeter dans la première poubelle du coin.

Un jour, après 20 jours de séquestration, un gardien ouvrit brusquement la porte de ma cellule et fait entrer un monsieur aux traits darforiens. Quand le gardien referme la porte, on s’échangea les salamalecs traditionnels d’usage pour ensuite faire connaissance. Mon nouveau codétenu s’appelle Adam Youssouf Adam, originaire de Tawilé près d’El Fasher. C’est un ancien membre de la branche MLS de Minni Arkou Minnawi et qui s’est lancé dans des affaires privées après le ralliement de son mouvement au Gouvernement central soudanais. Il est arrêté pour trafic des faux Dollars. On le soupçonne aussi de trafiquer les faux dollars pour le compte de la rébellion. Il est en détention à Kober depuis dix jours. Une autre particularité de Adam Youssouf, ce qu’il est seulement de père FOR mais sa mère serait une Gorane de la région de Biltine, probablement une NAORMA.

Mes Causeries avec Adam Youssouf étaient très enrichissantes. Notre journée était partagée entre prières, lecture de Coran et causeries. On dormait très tôt car on ne siestait presque jamais. Adam est devenu un remède à ma dépression mentale.

Le jeudi 23 juin 2011, après environ 34 jours d’incarcération, un gardien vint me demander de le suivre. Il me conduisit dans une pièce collée à l’infirmerie. C’est le bureau du responsable de la prison. Le gardien me demanda d’entrer et s’éclipsa aussitôt. J’entrai dans le bureau et y trouvai le capitaine Moussa, un bras droit du Général Guirechabi. Il se leva pour me saluer et affirma qu’il compatit à mon sort. Notre entretien commença d’abord par une longue causerie pendant laquelle le Capitaine parla beaucoup, un peu trop à mon gout. Il m’informa que Kadhafi était toujours aux affaires, que certains de mes compatriotes seraient rentrés au Tchad ; que le groupe du défunt Kondo Touraya (alias ALKANTO) aurait rendu les armes aux soudanais. C’est aussi de la bouche du capitaine Moussa que j’appris l’arrestation du Colonel Daoud Ali Bouyénéou et de sa présence dans la même prison que moi. Ensuite il vint à l’essentiel et aborda le sujet de mon arrestation. Il me dit qu’eux, les soudanais, ne me reprochent rien et qu’ils m’avaient arrêté suite à une plainte du régime tchadien. Le capitaine prit un papier où Il enregistra mes données personnelles telles que Nom, Lieu de Naissance, Formation, postes occupés, mes derniers contacts avec le Tchad, avec le Président Timan et avec le Colonel Daoud Ali. A la fin de l’entretien, il me dit que c’est le général Guirechabi qui est responsable de mon dossier et que lui, était juste chargé de prendre note et rendre compte au Général. Avant de nous séparer, le capitaine Moussa promit de m’envoyer des vêtements et d’informer ma famille sur ma situation. Tout cela n’était que du bluff, mieux du pur mensonge. Il ne tiendra aucune de ses promesses. Je suis étonné par la manière de fonctionner des services de renseignement soudanais : mille personnes vous demandent les mêmes choses, à croire qu’ils ne communiquent pas entre eux !

En réalité, cet entretien n’était que de la simple diversion car l’administration pénitentiaire qui est indépendante du service du Général Guirechabi, n’accepte pas qu’on garde des prisonniers dans ses locaux sans qu’il y ait un rapport détaillé (PV) sur le motif de son incarcération. C’est pourquoi le capitaine Moussa est venu jouer sa comédie. Mais en bavardant trop, il m’a fait savoir que le Soudan soutenait le CNT Libyen et que Deby a eu la certitude de la complicité du Soudan avec l’ennemi de son ami et protégé Kadhafi, le CNT. Par conséquent, Deby, le Dictateur Tchadien, se serait plaint que les soudanais seraient en train de concocter quelque chose contre lui en faisant passer des opposants tchadiens en Libye. Le capitaine m’a aussi informé que plus 300 Toubous tchadiens seraient partis soutenir le CNT en citant le nom de leur chef qui serait un ancien de l’UFR mais il ne me dit pas plus sur ce sujet. J’ai conclu que les soudanais nous avaient arrêté pour rassurer Deby qu’ils ne voulaient plus appuyer la rébellion contre le Tchad. Par contre ils soutenaient le CNT pour chasser Kadhafi qui soutient le MJE darforien. Je prends congé du capitaine et regagne ma cellule.

Tard dans la nuit, notre porte s’ouvrit soudain alors que nous dormions profondément. On y fait entrer un monsieur barbu aux traits darforiens, l’air fatigué avec un regard hagard. Le gardien referma la porte en la claquant avec énergie. Une manière de perturber gratuitement notre sommeil. . Adam Youssouf donna un drap et un petit matelas qu’il utilisait comme coussin à notre nouveau codétenu. Ce dernier s’en dormit sur le champ tant il donnait l’air d’être extenué et épuisé. Ce n’est qu’après la prière de l’aube que nous arrivâmes à échanger quelques mots avec notre nouveau compagnon d’infortune. Il s’appelle Ibrahim Daoud Teguene Ouchar, originaire de la région de Kapka (Biltine) mais il a grandi au Soudan. Il ne connait pratiquement rien du Tchad, en dehors de quelques membres de sa famille qui y vivent encore. Ibrahim est très ancré dans la culture soudanaise mais il est aussi profondément religieux, d’obédience Wahhabite. Par pure coïncidence, la mère d’Ibrahim est également Gorane, du clan Tchouada. Les cicatrices sur son visage le confirment mais il n’a aucune connaissance du milieu Gorane moins encore de leur langue. Par contre, il maitrise parfaitement la langue zaghawa dans toutes ses tournures. A l’instar d’Adam, Ibrahim est très sympathique. Il est accusé de trafic des Téléphones Thuraya vers la Rébellion du Darfour. Pourtant il n’en était rien. En réalité, il avait tenté avec un autre parent de s’adonner au trafic des Téléphones vers la ville de Koufra où ce commerce était devenu très lucratif en ce temps d’insurrection populaire en Libye. Mais le convoyeur a filé l’information aux services secrets soudanais. Son parent était aussi arrêté mais gardé dans une autre cellule où étaient séquestrés sept autres personnes, tous originaires du Darfour. Le nom de famille d’Ibrahim (Ouchar) a encore compliqué sa situation car il est homonyme à celui d’Abdel Aziz Ouchar, le frère de Docteur Khalil du JEM. Abdel Aziz est en détention à Kober depuis mai 2008, condamné à la perpétuité.

Ibrahim était un homme plein d’humour, surtout quand il parle en Zaghawa mais on évitait de parler cette langue en présence d’Adam par politesse. On parlait en zaghawa quand notre Ami dormait ou était aux toilettes. Nous avons constitué une famille avec notre trio tchado-darforien.

Le dimanche 10 juillet 2011 vers 9 heures du matin, le chef des gardiens vient chercher Adam Youssouf. On ne le ramena que le soir vers 17 heures. Il nous dit qu’il a été conduit au bureau central des services secrets chargés de l’économie et présenté devant une commission composée de 4 personnes. La commission menaçait de le torturer par électrochoc et lui arracher les ongles avec une pince dans le cas où il continuerait à refuser de dévoiler le nom de la personne qui lui a remis les faux dollars. Mais Adam nous dit qu’il a refusé de balancer ses complices. Dans les lieux où il fut conduit, Adam dit avoir rencontré un autre prisonnier qui venait d’une autre prison qui se trouverait en périphérie de Khartoum où seraient détenus environ 60 tchadiens, tous opposants au régime de Deby. Si ce qu’Adam dit est vrai, cela voudrait dire le pouvoir soudanais serait en train d’opérer une grande rafle des éléments de l’opposition tchadienne.

Le lendemain, lundi 11 juillet 2011, on vint encore chercher Adam à la même heure que la dernière fois. Tard dans la soirée, un gardien vint chercher ses effets. Alors nous avions conclu que les tortionnaires ont mis leur menace en exécution et que notre ami aurait été torturé et mis en quarantaine dans une autre cellule. C’est un système courant ici. Les tortures se font en dehors de la prison, au deuxième étage de l’immeuble du service de la documentation où on m’a conduit la première nuit de mon arrestation. Tout le monde passe par le service de la documentation avant d’être envoyé en prison. Tous ceux qui nient ou une accusation sont systématiquement torturés de manière très atroce et inhumaine.

La dislocation de notre trio tchado-darforiens s’est poursuivie. En effet, vers 22 heures du même jour, un gardien vint me chercher. Deux hommes habillés en tenues militaires entourés de quelques gardiens m’attendaient dans la cour. Ils étaient assis sur un long banc. L’un d’eux me demanda de prendre place à côté de lui sur le banc. J’obtempérai. Il me montra tous les effets qu’on m’avait confisqués au service de la documentation hormis mon téléphone et ma carte d’identité nationale qui seraient retenus chez Guirechabi. Ensuite il me fait signer une décharge de restitution de mes effets mais qu’il garda par-devers lui. Le gardien me reconduisit dans ma cellule. Alors toutes sortes d’idées commencèrent à traverser mon esprit. Les mêmes questions du premier jour de mon arrestation commencèrent à sillonner ma tête. Voulaient-ils me libérer ? Ou me transférer à la prison périphérique de Khartoum ? Ou encore m’extrader au Tchad ? Mais mon ami Ibrahim, certainement pour me rassurer et me calmer se disait que je serais libéré. C’était sans compter avec le cynisme des soudanais, et surtout du Général Guirechabi. Vu la procédure des formalités, je ne croyais pas à une libération car celle-ci se déroule habituellement dans les après-midi.

3ème Partie suivra

Adoum Erdi Betchi